« Being Michelle » – Retour sur la table ronde lors du Cap’Lab Paris – 3 & 4 octobre 2024

Lors du Cap’Lab de Paris, une projection du documentaire « Being Michelle« , réalisé par Atin Mehra a été proposé.

La projection a été suivie par une table-ronde rassemblant :

  • Maître Pauline Duchemin : avocate sourde spécialisée en droit social
  • Anne Dulioust : ancienne cheffe de l’hôpital pénitentiaire de la prison de Fresnes et bénévole à l’OIP (Observatoire international des Prisons)
  • Anne Sarah Kertudo : directrice de l’association Droit pluriel

Cet échange a été organisé autour de 3 axes de discussion :

  1. Handicap et normes institutionnelles/judiciaires face à la notion d’accès à la justice 
  2. Handicap et sens de la justice à travers la question du procès équitable et du respect de la dignité humaine 
  3. Handicap et ressources alternatives pour reconquérir ses droits humains.

Résumé de la table ronde du film Being Michelle proposé par Emilie Coignon, doctorante en sociologie, EHESS

Le Programme Handicap & Sociétés de l’EHESS et le projet « AUVI: Ancrer l’autonomie de vie. Une approche pragmatiste par les droits humains » piloté par le Centre Max Weber, en collaboration étroite avec l’ACS Capdroits, ont organisé le 03 octobre 2024, au Campus Condorcet, une projection d’extraits du documentaire Being Michelle, suivi d’une table ronde. 

Ce documentaire (2023) retrace l’histoire d’une femme sourde et autiste ayant survécu à l’incarcération et à la maltraitance aux États-Unis. Aujourd’hui, elle utilise l’art comme moyen de résilience. Ce récit a servi de point de départ pour explorer la condition des personnes en situation de handicap incarcérées en France, et questionner plus largement la manière dont le système judiciaire français prend en compte la question du handicap.

Synthèse

Aux États-Unis bien que la loi ADA (Americans with Disabilities Act) de 1990 interdit les discriminations liées au handicap, l’exemple de Michelle dans le film montre que son application reste parfois défaillante. En France, malgré l’engagement à respecter la Convention internationale des droits des personnes handicapées, qui promeut l’égalité d’accès à la justice et de traitement, l’application des lois reste inégale sur le territoire. 

Les personnes sourdes ont théoriquement droit à un interprète en LSF (Langue des signes française) pendant toute la procédure pénale, pris en charge par les pouvoirs publics. Cependant, des vides juridiques persistent, comme pour les témoins qui n’ont pas automatiquement droit à un interprète. Cette situation exige des luttes individuelles et collectives, souvent portées par des associations, pour faire valoir ces droits.

« En prison, l’accès à un interprète est ambigu et souvent à la charge des détenus« 

L’accès aux droits est encore plus difficile pour les femmes sourdes victimes de violences, qui devraient bénéficier d’interprètes assermentés, mais sans réelle garantie de leurs compétences juridiques. En prison, l’accès à un interprète est ambigu et souvent à la charge des détenus, parfois déduit de leur allocation handicap. Un rapport du Contrôleur Général des Lieux de Privation des Libertés (2019) a dénoncé cette situation. De plus, dans les hôpitaux pénitentiaires, la présence d’interprètes n’est pas assurée. Ces lacunes soulignent les défis posés par la détention de personnes en situation de handicap ou d’autonomie réduite, dans un système mal adapté à leurs besoins.

Au cours des 25 dernières années, les personnes sourdes ont progressivement pris en main la défense et la revendication de leurs droits. En 2005, une initiative innovante a vu le jour autour de l’expérience des sourds en milieu carcéral avec le collectif Sourd & prison qui comportait une quinzaine de membres, établissant un lien avec l’administration pénitentiaire. Ce projet a mis en lumière de nombreux dysfonctionnements dans le traitement des détenus sourds, révélant les défis persistants en matière d’accès à la communication et de respect de leurs droits fondamentaux. Cependant, de nombreux dysfonctionnements étaient difficiles à résoudre et ne relevaient pas nécessairement d’un manque de volonté de l’administration. Le principal problème réside dans les enjeux de communication et l’isolement des personnes sourdes signantes.

« Ces lacunes posent des questions fondamentales sur le sens de la peine de prison, notamment pour ceux qui ne comprennent pas les raisons de leur incarcération à cause de barrières linguistiques ou cognitives« 

Plus largement, les conditions de détention en France sont fréquemment critiquées par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, notamment pour leur incompatibilité avec les besoins des détenus en situation de handicap ou de perte d’autonomie. Les aménagements spécifiques dans les prisons françaises restent insuffisants et inégalement répartis sur le territoire. L’OIP (Observatoire International des Prisons) et le Contrôleur général des lieux de privation de liberté ont régulièrement alerté sur ces défaillances, formulant des recommandations pour garantir la dignité des détenus, en particulier des personnes sourdes et malentendantes.

Ces lacunes posent des questions fondamentales sur le sens de la peine de prison, notamment pour ceux qui ne comprennent pas les raisons de leur incarcération à cause de barrières linguistiques ou cognitives. Par ailleurs, certaines personnes en grande dépendance physique restent en prison faute de solutions adaptées comme des EHPAD spécialisés. La réinsertion est également compromise par le manque de ressources des SPIP (Services Pénitentiaires d’Insertion et de Probation), débordés et souvent peu informés des dispositifs existants. Ces constats soulèvent une interrogation générale : quel sens donner à la peine quand les conditions de détention ne respectent pas la loi ni les droits fondamentaux des détenus? La question des personnes sourdes incarcérées à un effet loupe puisque la privation de communication en LSF peut relever de la torture dans certains cas. En matière d’irresponsabilité pénale, il est important de souligner que cette notion relève de décisions spécifiques prises par les tribunaux, et qu’il n’existe pas de principe général d’irresponsabilité applicable aux personnes sourdes. 

La mise sous tutelle ou curatelle des personnes sourdes a longtemps été une pratique systématique, souvent confiée à un proche de leur entourage. Cela soulève des problématiques de domination et de dépendance. Lorsque le tuteur ou curateur est extérieur à leur cercle familial, la communication en LSF n’est pas toujours assurée, ce qui complique encore davantage leur situation. Si ces mesures visent à apporter un soutien et un accompagnement, elles devraient idéalement être le fruit d’un choix éclairé et respecter les besoins de la personne. Cependant, dans la réalité, cette intention n’est pas toujours respectée.

L’intégration de professionnels sourds dans le système judiciaire pourrait jouer un rôle clé en facilitant les liens avec la communauté sourde, à condition qu’ils bénéficient eux-mêmes d’un accès adapté aux formations, notamment avec des interprètes pour des étapes comme l’examen du barreau ou la magistrature. Leur expertise serait précieuse, tant pour sensibiliser les acteurs du système que pour améliorer les pratiques. L’exemple de Pauline Duchemin, avocate sourde et participante à la table ronde, illustre parfaitement cette opportunité.

« L’intégration de professionnels sourds dans le système judiciaire pourrait jouer un rôle clé en facilitant les liens avec la communauté sourde (…) Il est également crucial de relancer des mobilisations collectives sur ces sujets »

Il est également crucial de relancer des mobilisations collectives sur ces sujets, comme avec le collectif Sourds & Prisons. Par ailleurs, l’association Droit Pluriel propose des formations sur la surdité à destination des professionnels de l’accès au droit, et met à disposition un fascicule téléchargeable en ligne sur son site internet pour sensibiliser davantage. L’obligation de formation des professionnels de la justice sur les questions liées au handicap est inscrite dans l’article 13 de la Convention relative aux droits des personnes handicapées (CDPH) adoptée par les Nations Unies en 2006, ratifiée par la France en 2010. 

Pré-programme Cap’lab’ du 3/4 octobre

La Cap’lab’ de Paris approche…et le programme se précise. Vous trouverez ci-dessous la version provisoire du pré-programme, qui sera actualisé dans les prochains jours, ainsi que l’argumentaire.

Ancrer l’autonomie de vie comme droit humain : quels imaginaires? Quelles méthodes?

Pré-programme

Lieu : Campus Condorcet

Jeudi 3 octobre : Imaginer les droits humains à partir des handicaps et vulnérabilités

9h15 : Accueil et introductions

9h30-11h : l’imaginaire des droits humains

11h30-13h :  les imaginaires  de l’inclusion

13h-14h : pause

14h : échanges autour des expositions

14h15/15H45 : Explorer l’altérité et accueillir les différences

16h15/17H45 :  Ouvrir des possibles ! De l’utopie à sa concrétisation : création, construction

18h00 Table-ronde ciné-forum (à confirmer)  film Being Michelle puis table-ronde

Vendredi 4 octobre : De l’imaginaire à la méthode

Matin : La démarche Capdroits en transition

9h00-10h30 : la culture de la participation dans Capdroits

11h-midi30 : Les transformations institutionnelles

Après-midi : l’en.quête dans AUVI : vers le kit de co-apprentissage

13h30-15h00 : les méthodes imaginées dans les groupes locaux

15h30-17h00 : concrétiser l’en.quête par les droits humains

Argumentaire

La communauté épistémique Capdroits-AUVI trouve une source importante dans l’actualisation des droits humains que constitue la convention internationale pour les droits des personnes handicapées. Cette actualisation ne va cependant pas de soi. Les critiques envers le langage des droits humains semblent n’avoir jamais été aussi fortes aussi bien dans les discussions académiques et politiques que dans les ressentis partagés par les membres de notre démarche. Les droits humains sont parfois perçus comme abstraits, lointains, décevants ; ils peuvent apparaître comme le véhicule d’un nouveau libéralisme débridé. 

Dans l’optique de mieux ancrer l’autonomie de vie comme droit humain, le projet AUVI fait le pari que les droits humains ne sont pas seulement un instrument, et qu’ils peuvent participer d’une dynamique instituante, en s’articulant à un imaginaire à la fois sensible et démocratique. Ce pari s’inscrit à la fois dans la suite des travaux soulignant les imbrications entre les recompositions de la sensibilité et l’émergence des droits humains (Hunt), mais aussi dans les travaux pragmatistes d’approfondissement démocratique. De ce point de vue, les droits humains ne constituent pas seulement un idéal à appliquer, mais quelque chose qui nécessite de continuer à être imaginé, élaboré, vitalisé.

Un premier axe vise à approfondir ce terme d’imaginaire (des droits humains) et à l’articuler avec d’autres notions porteuses comme celles d’utopie, d’idéal, de quête, mais aussi de la positionner par rapport à des notions plus critiques comme celles d’idéologie ou de virtuel.

Un deuxième axe vise à explorer la dimension sensible de ce terme d’imaginaire. Dans quelle mesure la sensibilité humaine et les productions artistiques aident-elles à imaginer des formes de vie nouvelles ? Il s’agit ici de saisir comment l’expérience des handicaps et des vulnérabilités est productrice de sensibilités ; comment elle peut participer au contraire à limiter cette sensibilité ? La question du récit tient notamment une place particulière.  

Le troisième axe vise à thématiser la question de l’en.quête, à l’articulation de sa dimension épistémologique de posture de recherche et de pratiques méthodologiques de recueil et d’analyse d’enjeux sociaux.Plutôt qu’une utopie substantielle, plutôt que de décrire la société idéale dans laquelle on voudrait vivre, il s’agit ici d’imaginer d’autres possibilités de vie et de développement. 

En somme, nous savons que les droits humains apparaissent parfois comme une utopie abstraite ; nous savons également qu’il y a actuellement des imaginaires du handicap et de la maladie mentale qui sont très pernicieux. C’est précisément pourquoi nous voudrions nous demander ici quelles possibilités ouvre le fait de passer par l’imaginaire, et comment mettre cet imaginaire en acte, vers des droits réels, “palpables”. L’utopie n’est pas envisagée ici comme un horizon idéal, mais comme un outil politique pour transformer le réel. Il peut en effet y avoir un ressourcement dans l’imaginaire, qui permet de réaccéder à un élan, par rapport à un réel qui écrase, par rapport aussi à des imaginaires actuels qui peuvent être stigmatisants et écrasants.

Colloque Pair-Aidance – jeudi 16 mai

Nous relayons l’invitation au colloque organisé à la Maison des Sciences de L’Homme Paris Nord, ce jeudi 16 mai de 9h à 18h, intitulée « Pair-aidance: entre engagement et professionnalisation », organisé notamment par les membres de la Trame, partenaire de longue date de Capdroits.

Toutes les informations sur le site ici : https://www.mshparisnord.fr/event/colloque-pair-aidance-engagement-professionnalisation/

Et le programme ci-dessous :